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Chronique Venance

« Ouvrez les frontières »

lundi 7 décembre 2009 par Venance Konan, écrivain journaliste. / Email : venancekonan@yahoo.fr
 
Le tournage s’est passé à Abidjan, Korhogo, Odienné et Bamako. Arrivés à Abidjan, les Canadiens ont montré leurs visas, et les papiers de leur impressionnant matériel, comme cela se fait dans un pays normal. A leur départ, ils ont montré leurs papiers et sont partis sans problème. Pour le tournage à Korhogo et Odienné, ils sont venus par le Mali. Ils avaient encore une fois pris des visas pour la Côte d’Ivoire et les papiers de leur matériel. Je suis allé les rencontrer à Korhogo. Et l’un d’eux m’a demandé, l’air étonné « mais, ton pays n’a pas de frontière ? » Et il m’a expliqué qu’arrivé à Pogo, notre poste frontière avec le Mali, ils ont sorti leurs papiers. Mais il n’y avait ni policier, ni douanier. Juste des gens dépenaillés, uniquement préoccupés de se faire photographier en compagnie de Tiken Jah. Pas de tampon dans les passeports, pas de matériel à déclarer, rien. Eh oui ! Où se trouve notre frontière ? A Abidjan, il y en a. A Noé et à Niablé aussi, je crois. Mais, et au nord ? Ce n’est plus à Pogo, ni à Ouangolodougou. A Tiébissou ? A Djébonoua ? Au début de la guerre, les rebelles avaient érigé une clôture sur la route à Djébonoua. Ils l’ont détruite depuis longtemps. Sur la route de Korhogo, j’ai bien rencontré des jeunes rebelles (ex-rebelles, pour parler politiquement correct) qui me demandaient une pièce d’argent pour ouvrir le passage. J’ai donné 100 francs à chaque fois. Je suis revenu d’Odienné et de Korhogo et suis arrivé à Bouaké en payant les mêmes sommes, puis à Abidjan, sans que l’on ne m’ait demandé quoi que ce soit. J’aurais très bien pu arriver du Mali ou du Burkina Faso. Nous n’en sommes pas encore au stade de l’espace Schengen en Europe où les frontières sont abolies entre certains pays. Notre réalité est qu’une vaste portion de notre territoire est en dehors du contrôle de toute autorité légale. Cela veut dire que tout peut entrer et sortir de notre pays. C’est-à-dire, des armes, de la drogue, des produits de contrebande, des déchets toxiques, tout ce que vous voulez. Entre Korhogo et Odienné, j’ai croisé de gros camions chargés de bois, dont plusieurs d’entre eux s’étaient renversés à cause du mauvais état de la route, qui s’en allaient vers le nord. Vous me direz que la présence des douaniers n’a jamais empêché la contrebande dans aucun pays. Mais dans un vrai pays, les contrebandiers doivent passer par des chemins détournés pour faire entrer leurs produits. Aujourd’hui, c’est un boulevard au sens propre qui leur est ouvert. A Odienné, à Korhogo, à Man, à Bouaké, on ne trouve que des motos « made in China » et autres produits venus du Burkina Faso, du Mali ou de la Guinée. Je ne suis pas certain que les commerçants de ces pays soient les plus pressés de voir notre pays réunifié. Il y a quelques années, j’avais été au Burkina Faso pour faire une enquête sur la contrebande de sucre qui était en train d’étrangler notre industrie sucrière. Tout le sucre de contrebande entrait dans notre pays par toutes les frontières pour inonder tout le pays, avec la complicité des chefs de guerre dont l’intérêt national est le cadet des soucis. Vous me direz que pour la plupart de nos fonctionnaires, et même pour la plupart de nos élus, l’intérêt national est aussi la dernière des préoccupations, et vous n’aurez pas tort. Il y a deux ans, je crois, après la signature de l’accord de Ouagadougou, je me trouvais à Ferkessédougou lorsque le ministre de l’Economie et des Finances est allé en grandes pompes installer les douaniers ivoiriens à la frontière, à Ouangolodougou. A peine le ministre et les journalistes ont-ils tourné le dos que les Forces nouvelles ont chassé les douaniers. Il est évident qu’une Côte d’Ivoire ayant des frontières normales, comme tout pays, ne les arrange absolument pas. Et n’arrange surtout pas leurs affaires et celles de leurs amis situés dans les pays voisins. Et depuis lors, il n’y a plus de frontière. En ce moment, la Guinée est sous embargo depuis les tueries du 28 septembre dernier. Mais la frontière entre la Guinée et la Côte d’ivoire se trouve justement dans la zone qui échappe à tout contrôle de l’Etat. Cela veut dire que des armes peuvent venir de n’importe quel autre pays, traverser le nôtre, et entrer en Guinée sans que personne ne voie quoi que ce soit. Remarquez que notre pays est lui-même sous embargo aussi. Mais ce sont les Nations Unies elles-mêmes qui ont dit que cet embargo est violé aussi bien par le camp gouvernemental que par celui de la rébellion. Que voulez-vous, quand un pays n’a pas de frontière ! Mais, a-t-on vraiment un pays lorsque l’on n’a pas de frontière, lorsque n’importe qui et n’importe quoi peut entrer sur votre territoire sans qu’aucune autorité ne puisse lever le plus petit doigt ? Un Etat, nous disent les juristes, c’est un territoire, une population et une autorité qui s’exerce à la fois sur ce territoire et sur cette population. Où est l’Etat de Côte d’Ivoire, quand l’autorité basée à Abidjan ne peut rien contrôler sur le territoire sur lequel elle est censée s’exercer ? Depuis deux ans, on ne cesse de nous chanter les bienfaits de l’accord de Ouagadougou. On a même proposé à l’Onu que tous les pays du monde qui sont en conflit l’adoptent. Pour le moment, le seul effet que nous voyons est qu’il continue de maintenir la non-existence de l’Etat de Côte d’Ivoire. Et je ne suis pas sûr que le parrain de cet accord dont les commerçants sont les plus grands bénéficiaires de cette situation en soit vraiment fâché.


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