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Chroniques Venance

En ces temps-là !

lundi 30 novembre 2009 par Venance Konan, écrivain journaliste. / Email : venancekonan@yahoo.fr
 
Je voudrais ici les en remercier. Je voudrais ici m’adresser particulièrement à l’un d’eux qui, dans chacun de ses courriels, m’attribue un lien de parenté avec le président Bédié. Je suis au regret de lui dire que, bien que m’appelant Konan comme lui, je n’ai malheureusement aucun lien de parenté avec lui. Mais si j’en parle ici, ce n’est pas pour démentir ce lien de parenté, car il n’y a aucune honte à être le parent de cet illustre homme, mais pour réagir à son courriel dans lequel il avait affirmé : « toi, tu as pu faire un doctorat grâce à ton oncle Bédié. ». Cette phrase a suscité deux réflexions en moi, que je voudrais vous faire partager. Lorsque j’entrais à la faculté de droit de l’université d’Abidjan, je me souviens bien qu’il y avait justement parmi mes condisciples une des filles de M. Bédié, la fille du ministre Thiam, et le frère de Georges Ouégnin. Il y avait des enfants d’autres hautes personnalités de ce pays dans les autres facultés. Auparavant, dans les lycées et collèges publics, nous avions partagé les mêmes bancs que la plupart des enfants de ces personnalités. Parce que, en ces temps-là, aucun grand type de ce pays n’éprouvait le besoin d’envoyer ses enfants étudier en Europe, sauf peut-être dans les matières qui n’étaient pas enseignées ici. Parce que notre université avait le même niveau que celles d’ailleurs, et nos collèges et lycées donnaient un vrai enseignement. A tous, enfants de riches comme de pauvres, l’Etat de Côte d’Ivoire fournissait le même enseignement, un enseignement de qualité. Certes, les enfants de riches passaient leurs vacances en Europe ou en Amérique, pendant que les autres passaient les leurs au village, mais on ne peut pas reprocher à un père qui en a les moyens d’offrir ce qu’il veut à son enfant. J’aimerais vraiment savoir si aujourd’hui, il y a le fils ou la fille d’une seule de nos personnalités politiques qui fréquente l’école publique et l’université nationale dans ce pays. Lorsque j’ai obtenu ma maîtrise de droit en 1982, il m’a été offert une bourse que je n’avais pas sollicitée, pour aller faire un troisième cycle en France. Le troisième cycle se faisait à cette époque à l’étranger. En ces temps-là, après notre cycle ici, on établissait un classement des étudiants en fonction de leurs résultats pendant leur cursus (nombre de passage à la première session, nombre de mentions) et les bons étudiants se voyaient offrir des bourses. Je ne faisais pas partie des excellents (c’étaient notamment feu Monique Loukou, Boureïma Gbané, Yao Abé entre autres), mais j’étais parmi les bons. Dans cette promotion, parmi les excellents et les bons, il y avait le ministre Kabran Apia, le conseiller constitutionnel Tanoh Félix, l’avocat Yao Abé, la regrettée notaire Monique Loukou, le juge à la Cour suprême Désiré Gaudji, l’avocat Béïra Marc, les professeurs Assi Assépo, Ouattara Néhélo, Amélie Comoé, et bien d’autres. On ne demandait à personne ce que faisaient ou d’où venaient ses parents, ni s’ils étaient de bons militants du parti unique d’alors. Je me souviens qu’après notre maîtrise, nous étions un groupe d’amis qui n’étions pas très chauds pour aller faire un troisième cycle. Moi, je ne savais pas encore très bien ce que je voulais faire de ma vie. J’avais 24 ans à l’époque. Et je me rappelle que le doyen de la faculté de droit de l’époque, le professeur Francis Wodié, nous avait convoqués dans son bureau pour s’étonner que de bons étudiants comme nous ne voulions pas aller faire un doctorat. Nous avons fini par nous laisser convaincre, et sommes allés en France. Moi à Nice, où j’avais retrouvé l’actuel président du Conseil constitutionnel Paul Yao-Ndré, notre aîné d’une ou deux promotions. Ceux de ma génération avions fréquenté les meilleures universités du monde. Beaucoup avaient été aux Etats-Unis ou ailleurs. Et nous étions au même niveau que les autres, souvent même au-dessus d’eux. En ces temps-là, nul n’avait besoin d’être le neveu de Bédié ou de qui que ce soit pour pouvoir faire de bonnes études à l’étranger. Tout cela semblera sans doute irréel à nos jeunes frères, mais il y eut effectivement une époque dans ce pays où tous les étudiants, fils de riche ou de pauvre étaient sur le même pied, et l’Etat accordait ses bourses en fonction du mérite. Et en ces temps-là, celui qui avait été pris une seule fois en train de tricher était éliminé. Son nom était même affiché. A cette époque, nos idoles s’appelaient Francis Wodié, Laurent Gbagbo, Zadi Zaourou. Ils trouvaient que nous vivions sous une dictature, que le pouvoir dilapidait l’argent du peuple, et que ce que l’Etat faisait pour nous, étudiants, n’était pas assez, et qu’il avait les moyens de faire plus. En 1982, nous avions fait la grève parce qu’on avait empêché Laurent Gbagbo de prononcer une conférence au « Théâtre de la Cité », qui est devenu aujourd’hui une église. Nous avions été emmenés au camp militaire d’Akouédo, et nous en sommes ressortis avec l’auréole de combattants pour la démocratie. Comment ne pas être amer, ou aigri comme le disent certains internautes, lorsque l’on a connu cela, et que nous voyons ce qui se fait au niveau de l’école et de l’université aujourd’hui, surtout au moment où le pays est dirigé par quelqu’un qui s’appelle Laurent Gbagbo ? Un patriote « essayiste » a dit qu’avant, il y avait les « fils de » et aujourd’hui, grâce à la Refondation, il y a les « pères de », expliquant par là qu’aujourd’hui, c’est la réussite des enfants qui fait connaître les parents, alors qu’avant, c’était le contraire. Combien de cadres, politiques, administratifs ou du privé d’hier ou d’aujourd’hui doivent-ils leurs réussites sociales uniquement à la position de leurs parents ? Combien ? Nous devons tous nos positions, et les Refondateurs sont les mieux placés pour le savoir, au fait qu’il y avait un Etat qui offrait leurs chances à ceux de ses enfants qui le méritaient. Où est passé cet Etat ?


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